J'avais 14 ans...

 

J'ai vu sur grand écran cette scène absurde et magnifique où

Un homme pantalon et torse nu s'allonge dans une baignoire vide,

A haute voix il égraine un chapelet de phrases d'un livre ouvert entre ses mains

Lecture prière

livre ouvert /mains jointes -

 

Il lit à moitié nu

Pas d' eau, mais on dirait qu'il flotte

Il lit la vie du peintre Velasquez, la cour du roi Philippe IV, le XVIIème siècle espagnol 

Une menace plane...

 

J’ai aimé l’âme espagnole ce jour-là,

 

Je l’ai aimée à travers cette scène du film de Jean-Luc Godard "Pierrot Le Fou" qui réunit à l’écran

La blancheur aveuglante d’une baignoire et le crépuscule d’un pays.

 

Jean-Luc Godard choisit Jean-Paul Belmondo pour incarner ce rôle.

Il l’allonge dans la baignoire, lui met ce livre sublime entre les mains, introduit Anna Karina-Marianne Renoir comme partenaire à l’écran…

 

Marianne Renoir !?

Qui se souvient encore de ce nom?

 

Renoir nom de cinéaste

Renoir nom de peintre

Renoir par deux fois

Re noir

Re noir si près, si proche... d'être l'équivalent absolu du blanc

 

Mais c'est l'Espagne...

Le XVIIème siècle

Et le crépuscule règne,

Il règne en maître...

 

Elie Faure a écrit ces pages 

 

C’est un écrivain

Godard un cinéaste

Velasquez un peintre

 

Trois hommes.

 

Trois façons différentes de vivre et de penser le monde à travers : "J’écris, je regarde, je peins" 

L’écrivain, le cinéaste, le peintre fusionnent et ne forment plus qu'un, arpentent le temps d'une scène le même espace

Ils sont trois ou un comme un mystère...

 

 

      ...

 

Et puis mes 14 ans s’étirent,

Je sillonne la Provence avec une vieille voiture "Madame Air France"

Je passe la tête par la fenêtre

Hume l’air

Caresse du regard la crinière blonde des champs

Et les épis si près que l’on pourrait les arracher à même la main

 

Ma vie est le blond de cet été,

 

Elle défile comme dans un film, une image l'autre

une année l'autre

15, 16, 17 compteur kilométrique

Tourne 33 tours, musiques et fêtes

La vie "non e pericoloso sporgersi " -il n'est pas dangereux de se pencher par la fenêtre

 

18

Quelques flaques encre noire commencent à s'étirer

Grands bras de platanes esseulés sur ma route -

Les bras du crépuscule

Une ombre s'étire alors plus longue que les autres, définitive

Chagrin, 

Je glisse dans mon sommeil...

Longtemps

Longtemps

La roue tourne

L'âge adulte me rattrape

Et soudain au détour d'une exposition l’ombre d'un homme vient à ma rencontre 

Je découvre Zurbaran.

Zurbaran est un peintre espagnol 1598-1664, contemporain de Velasquez 1599-1660.

Il peint l’Espagne catholique et monastique.

Et dans l'ombre de sa peinture une présence manifeste

 

Toute sa vie Zurbaran peint des saints

Ou plutôt un saint

Saint François D'Assise -fondateur de l'ordre des Franciscains

Voici les Saint Francois d’Assise de Zurbaran,

Ombre après ombre, année après année, tableau après tableau,

L'ombre s'allonge...

 

 

 

 

L'Espagne extatique et l'éducation d'un oeil qui se fait avec le crépuscule

                                                                                     2

Toute sa vie, Zurbaran a suggéré la présence du divin à travers l’expression extatique d’un saint.

Mais à travers ses peintures, il ne peignait pas seulement un saint.

Il peignait l’Espagne, l’âme de l’Espagne qui après les heures d’or et de gloire (1492 : Christophe Colomb découvre  l’Amérique ) au XVIIème siècle, décline et vacille comme la flamme d’une bougie.

Une Espagne à genoux qui n’éclaire plus rien et rentre dans l’ombre.

Il a peint le dernier sursaut d’un esprit ascétique qui n’aura de cesse de brûler.

                             

 

                                                                                       Anne GALZI

                                                                                  Tous droits réservés

 

 

 

 

 

 

1- Saint François à genoux avec une tête de mort – ZURBARAN - 1659

           Huile sur toile 127 par 97 – Madrid collection.

 

2 – Saint François - ZURBARAN - 

            Huile sur toile 270 par 11O–Lyon collection.

 

3 – Saint François d’assise en prière  -  ZURBARAN - 1639

            Huile sur toile 152 par 99 - Londres National Gallery

 

4 - Saint François à genoux avec une tête de mort -  ZURBARAN - 1639

             Huile sur toile 162 par 137 -  Londres National Gallery

Nous sommes dans les derniers instants de la vie du peintre 1659... /1664),

Le capuchon ressemble à une pupille, la paupière ne va pas tarder à se fermer sur un moment d’extase,

Le ciel éclairci semble serein, communion avec l'au-delà du ciel

 

Ce qui fait la beauté de ce tableau c'est cette communion,

Communion et mystère d' un homme qui semble dialoguer seul mais en réalité dialogue avec 2 interlocuteurs... absents :

 

1- Saint François dialogue avec la mort représentée par la tête de mort : 

Les deux têtes (tête de St Francois et le crâne sont en miroir comme sur les cartes d’un jeu, image spéculaire,

propre à la peinture espagnole (Velasquez ─ les Ménines)

 

2 -Mais St François dialogue aussi avec l’Eternel, la tête tournée vers le ciel. C’est une prière adressée à celui qui n’est pas là et reste dans l’ombre.

Dans ses prières, il n'est pas complétement seul, la présence d'une masure vétuste dans l'arrière plan en atteste, son vêtement de bure -enveloppe spirituelle- n’est pas encore son dernier refuge...

Zurbaran a peint de nombreux Saint François (voir ci-dessus les plus connus...)

Cette dernière version que l’artiste a faite d’une de ses dévotions préférées est de loin la moins dramatique. Dans les autres tableaux la solitude et le dépouillement extrême du Saint d’Assise lui confèrent un aspect sculptural : aucun clair-obscur, aucun feuillage luxuriant n’égaye par leur présence.

Saint François est seul, personnage aride et isolé, le livre en peau de bête et le crâne sont les seuls compagnons de ce voyage pictural, 

La corde, emblématique entoure le vêtement.  Corde, qui après sa mort deviendra une véritable relique, à Paris le couvent des Cordeliers en porte le nom.

 

 

Jusqu'en 1659...

Où le ciel semble enfin s'éclaircir

c'est « Saint François à genoux avec une tête de mort »  (1 )